Colloque ( suite)
Par Christine, vendredi 28 janvier 2011 à 12:38 : Les oeuvres
Voici un extrait de l'introduction que Fabienne Douls Eicher a communiqué lors du séminaire le 15 janvier dernier au Kunsthaus de Zürich:
Picasso s’est peu exprimé sur son œuvre, préférant laisser à d’autres le soin de l’étudier. Il disait : « ... Sans doute existera-t-il un jour une science, que l’on appellera peut-être ‘la science de l’homme’, qui cherchera à pénétrer plus avant l’homme à travers l’homme créateur... Je pense souvent à cette science et je tiens à laisser à la postérité une documentation aussi complète que possible…».
Picasso nous a laissé 40 000 peintures, dessins, gravures et sculptures ainsi que 400 poèmes et deux pièces de théâtre, un ensemble d’œuvres à partir duquel il nous appartient donc d’établir cette anthropologie de l’acte créateur que Picasso appelait de ses vœux. Et si ses écrits sont restés jusqu’à présent très peu étudiés, il importe qu’ils le soient en tant que volet spécifique du processus créatif protéiforme de Picasso.
Le geste créateur dans son essence n’est pas seulement intentionnalité et conscience, il est avant tout désir d’être. Or on sait que Picasso peint moins dès 1933. Comme si la rétrospective de Zurich avait marqué la fin d’un cycle de 30 années de recherche picturale. Ses détracteurs lui reprochent de toujours chercher à renouveler son art au lieu de tenter de l’approfondir. Ce à quoi André Malraux répondra : « La constance de son art vagabond, c’est l’approfondissement de sa révolte ».
A 53 ans, accablé par les difficultés de sa vie privée, Picasso va donc poursuivre son vagabondage existentiel. Il revient pour un temps au dessin aves les Crucifixions et Minotauromachies. Du dessin à l’écrit, il n’y a qu’un crayon : « un crayon qui parle », dira-t-il. Et c’est l’écriture qui va devenir le matériau d’une quête artistique nouvelle en même temps qu’un puissant moyen d’expression. Il écrira pour moitié en espagnol, pour moitié en français pendant près de 25 ans.
Pourtant seulement un quart des écrits de Picasso ont été publiés de son vivant, pour l’essentiel dans la revue Cahiers d’art. Il faudra attendre 1989 pour voir la publication chez Gallimard de l’ensemble de ses manuscrits, conservés aujourd’hui au Musée Picasso à Paris.
L’aventure littéraire de Picasso ne peut se comprendre sans évoquer ses amitiés fortes avec les poètes Max Jacob, Guillaume Apollinaire et Paul Eluard et son rôle décisif dans le rapprochement des avant-gardes poétiques et picturales à Paris. En ce début de siècle, les mouvements esthétiques Futurisme, Dadaïsme, Esprit nouveau, Surréalisme font aussi de la littérature un champ d’investigation. Et lorsque James Joyce bouleverse les lois de l’écriture, Carl Gustav Jung à Zurich le qualifie de « frère littéraire » de Picasso, posant un diagnostic commun de skizophrénie dénoué de toute compréhension pour l’art moderne.
Picasso avait toujours eu l’habitude de remplir des carnets de notes ; mais en 1934, il se laisse prendre par cet élan littéraire transgressif et son écriture s’emballe. Il use du langage comme de la peinture, avec une vertigineuse liberté, faisant basculer le texte d’une logique référentielle vers le non-sens apparent. Eclairant son propre processus créateur, il dira cette année-là : « Tout acte de création est d'abord un acte de destruction. »
Poussé par ses relations avec les Surréalistes, il s’empare de l’écriture automatique, qui consiste à écrire de manière rapide et spontanée pour échapper au contrôle de la raison, et va l’adapter. Alors que l’écriture automatique interdit les corrections, Picasso effectue un retravail conscient. Ayant laissé jaillir l’imprévu et la nouveauté, il intervient sur l’avant-texte soit par corrections soit par réécriture pouvant aller jusqu’à 12 versions différentes.
Sur le plan technique, on note un système d’écriture déstructurée - l’absence apparente de schéma narratif; l’absence de ponctuation; une syntaxe rudimentaire; des procédés stylistiques d’accumulation et de rupture de construction, la présence de notes de musique ou de signes mathématiques.
Subtilement, quelques magnifiques alexandrins essaiment ces écrits « A l’instant où la roue équilibre sa chance », comme pour mieux valoriser le processus de démantèlement du langage auquel il s’attache. Car peu importe le sens logique, ce qui compte ce sont les relations entre les mots. La non divulgation de ses écrits tient pour une grande part à cet hermétisme.
Sur le plan conceptuel, les figures de style sont mises au service d’une poétique du déplacement et de la fragmentation non sans rapport avec l’imaginaire surréaliste et la décomposition cubiste.
« quand la lumière arrive comptant ses pas si fatiguée et chargé de tant de rides » : comme on le comprend à la lecture de ce vers, en se servant d’éléments réels comme motifs - que ce soit dans ses toiles ou dans ses textes – Picasso signifie que ce n’est pas la copie du réel qui l’intéresse, mais le déplacement de sens qui va s’opérer et lui permettre de remplacer la réalité vue par la réalité conçue.
Au niveau sémantique, il privilégie les figures de style qui multiplient les niveaux de sens et lui permettent de produire des images mentales puissantes. Il fait large usage des métaphores et des métonymies, et notamment d’un type particulier de métonymie, la synecdoque de la partie pour le tout, qui lui permet d’attirer l’attention sur les détails et de donner de la réalité décrite une vision fragmentée : « quand la lumière arrive comptant ses pas si fatiguée et chargé de tant de rides » ou encore « le drap noir de la fenêtre claque sur la joue du ciel emporté par l’aigle vomissant ses ailes », une image qui renvoie dans ces premiers mois de guerre à l’aigle noir aux ailes déployées du 3e Reich en même temps qu’aux avions de la Luftwaffe lâchant leurs bombes.
L’analyse génétique des textes permet par ailleurs d’établir la manière dont Picasso, en plasticien, marque de manière visuelle son champ d’écriture. Certains écrits prennent la forme de blocs compacts de prose, écrits parfois tout en majuscules. Mais la majorité témoigne d’une volonté d’espacer les mots par une structuration spatiale, parfois sous forme de vers libres.
Dans la lignée de Stéphane Mallarmé, Picasso va s’intéresser au développement du poème dans l’espace de la page blanche. Mais alors que le blanc matérialise chez Mallarmé « l’espacement de la lecture » dans lesquels les mots semblent flotter, le blanc chez Picasso se combine aux mots et rythme l’espacement de l’écriture. Si le blanc a valeur de silence chez Mallarmé, il a valeur de vide chez Picasso. De vide qu’il convient d’occuper. Ainsi Picasso matérialise l’espace entre les groupes de mots et les interlignes par une ligne. Une ligne comme en peinture, libre et exploratrice qui guide le processus créateur, accélère le rythme du poème lorsque les mots marquent un arrêt. Comme si la pensée plastique rivalisait alors le relais de la pensée poétique, pour poursuivre cette « fuite en avant » dont parle Picasso lorsqu’il évoque le travail de l’esprit.
Nous la remercions beaucoup de nous permettre de reproduire son texte .
" Il neige au soleil" , 1934 Musée Picasso Paris ( Photos RMN)
Le 14 et 15 janvier dernier à Zurich accueillait un colloque sur les écrits poétique de Picasso organisé par le Romanisches Seminaire de l'Université de Zürich. Ces deux jours intenses ont été l'occasion d'écouter les communications de chercheurs et historiens d'art européens: Marie-Laure Bernadac qui fut à l'origine de la publication de l'ouvrage pionnier sur le travail littéraire de Picasso publié par Gallimard en 1989 et qui est maintenant conservateur chargé de l'art contemporain au Musée du Louvre, Androula Michael qui a écrit plusieurs ouvrages sur les poèmes de Picasso dont "Picasso poète" aux éditons de l'Ecole des Beaux-arts en 2008 , Fabienne Douls Eicher qui travaille sur une thèse «Poésie et théâtre: l’écriture de Pablo Picasso à l’épreuve de sa peinture».
Le 6 janvier est un jour férié en Espagne et Picasso nous le rappelle dans ce dessin daté du 6 janvier 1967 : le 6 janvier c'est le jour de l'Epiphanie.
Cette année verra le 130e anniversaire de la naissance de Picasso à Malaga le 25 octobre .