L'une des questions les plus intrigantes posées par l'expositon Picasso et les Maîtres est celle de l'espace où, de la Renaissance au XXe siècle, tous les artistes européens produisent leurs peintures. L'incroyable unité visuelle de ce qui est présenté au Grand Palais ne vient pas que de la proximité des sujets ou de la facture des tableaux mais encore d'un espace commun qui commande la construction de la peinture, organise la lumière. Cet espace sert à la fois de réservoir d'objets ou de signes et de terrain d'expérience en milieu isolé. Pour Picasso, tout ou presque tout (il lui arrive de jeter un coup d'œil par la fenêtre pour peindre un paysage, et de figurer des personnages sur une plage quand il est en villégiature), se passe dans l'atelier. C'est la matrice et la machine de sa création picturale.

L'historienne d'art Svetlana Alpers écrit dans Les Vexations de l'art, Velázquez et les autres (Gallimard), un livre publié en français cette année: «A compter du XVIIe siècle et jusqu'au cœur du XXe, en gros de Vermeer jusqu'à Matisse et Picasso, une succession de peintres européens ont pris l'atelier pour le monde. Ou, pourrions-nous dire, l'atelier est le lieu où on fait l'expérience du monde, tel qu'il entre dans la peinture. C'est sans précédent. Le phénomène de l'atelier est loin d'être au premier rang dans l'art européen antérieur ou dans d'autres traditions picturales comme celles de l'Asie.» Et il n'est plus aujourd'hui le lieu cardinal de l'expérience artistique.

L'atelier traditionnel est le cadre, l'instrument et le lieu d'expérience total de l'art de peindre, de la nature morte, genre artistique qui prend son essort au XVIIe siècle, au portrait ainsi qu'à l'autoportrait. Svetlana Alpers observe que les artistes sont souvent des collectionneurs - c'était le cas de Picasso - et parfois, comme Velázquez, les conservateurs des collections royales. Les œuvres et les choses utiles à leur art sont introduites dans leur cadre de travail où ils peuvent, par ailleurs, construire des ensembles d'objets à leur gré pour en tester les effets. C'est aussi l'espace d'un mode de vie dont l'artiste est le centre, solitaire mais pas trop car une sociabilité familiale et familière est possible autour du peintre; d'abord centré sur ce qu'il fait, plus tard centré sur ce qu'il est, un individu doué de pouvoirs amplifiés par le lieu où ce pouvoir s'exerce. Enfin, c'est le siège d'un mythe, celui du créateur œuvrant sans contraintes dans son propre monde et explorant les pouvoirs et les limites de ce monde, de L'Art de la peinture de Jan Vermeer (1632-1675) aux variations sur le thème du peintre et de son modèle de Picasso au début des années 1960.

Carnet de dessins, février 1963 ( Musée Picasso Paris)