Madame Rosenberg et sa fille
Par Christine, dimanche 30 novembre 2008 à 17:05 : Petites histoires
Le musée Picasso de Paris présente , outre un nouvel accrochage de sa collection, une exposition-dossier autour d'un nouveau tableau entré récemment en dation dans la collection du Musée: Le Portrait de Madame Rosenberg et sa fille, 1918.
Madame Rosenberg était la femme du marchand de Picasso Paul Rosenberg. La première guerre mondiale ayant empêché Kahnweiller, de nationnalité allemande de travailler, Paul Rosenberg avait repris le commerce des tableaux de Picasso.
Picasso s'étant marié avec Olga, il était maintenant installé Rue de La Boétie et fréquentait un milieu beaucoup plus mondain. Une partie de sa peinture avait évoluée vers ce que Cocteau avait nommé le " Retour à l'ordre" tout en gardant simultanément très vivant le souvenir du cubisme dans une autre partie de son travail.
Ce portrait que l'on pourrait qualifié de mondain, tant sa composition adopte les caractères du portrait officiel: une femme assise de trois-quart sur un beau fauteuil ouvragé porte sur ses genoux son enfant, est le symbole de cette période.
Ce tableau, au premier abord, très compassé semble subir de fortes tensions intérieures.
Est-ce le visage inexpressif de Madame Rosenberg ou au contraire, les rondeurs et les fossettes de Micheline, sa fille qui provoque cette impression d'étrangeté ?
On ressent comme une gène à voir cette petite fille si dodue et si pleine de vie s'agiter sur les genoux de cette femme au visage comme un masque froid. On est bien loin du portrait de Gertrude Stein dont la massivité et le visage primitif évoquait toute la force et l'intelligence du modèle.
Ce portrait est unique dans la production de Picasso, c'est un portrait de cour. Picasso répond à une commande, il peint le portrait de l'épouse son marchand mais n'en retire aucun plaisir. Et pire encore, il nous laisse un terrible témoignage : il nous donne de Madame Rosenberg un portrait vide, sans aucun sentiment. La vie s'est réfugiée dans le visage de la petite fille qui déborde de rondeurs, un peu trop même....



Gauguin à Nolde, et Matisse à Picasso, les artistes ont découvert les œuvres venues des pays occupés par les puissances coloniales, ou visités par les missions, dès la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Le regard qu'ils ont porté sur les statues, les masques et les objets d'Afrique et d'Océanie n'est pas encore entièrement dépourvu de préjugés, mais, ils en ont été les premiers collectionneurs fors la taxinomie ethnographique et ils les ont considérés comme de l'art et comme la solution à des problèmes artistiques qu'ils se posaient à leur époque, ainsi Picasso dans Les Demoiselles d'Avignon (1907). Ce regard esthétique sur l'art dit «primitif» est considéré aujourd'hui par certains comme un résidu de l'esprit colonial. Il faut cependant noter qu'il y a cent ans, malgré les idées et le langage de ce temps, les artistes comme Picasso ont considéré les œuvres extra-européennes comme égales aux œuvres européennes. Et qu'ils en ont intégré le langage dans leurs propres œuvres, produisant de ce fait des objets métissés et reconnus par eux-mêmes comme tels. Pour comprendre à quel point il s'agissait d'un changement de point de vue, il importe de se rappeler que dans la hiérarchie des valeurs identitaires, le métissage n'est porteur d'une valeur positive que depuis peu de temps. Il a longtemps été placé encore plus bas que ce qu'on appelait les races étrangères car il met en péril les identités raciales.
En assimilant les objets «exotiques» à leur propre idée de l'art, Picasso, Matisse, Nolde et d'autres, les ont peut-être annexés sur le plan symbolique comme les militaires et les missions les annexaient pratiquement, mais ils ont surtout préparé les esprits à considérer que l'art des autres civilisations et le mélange des cultures était de nature à répondre aux impasses dans lesquels l'art de leur temps se trouvait, et à lui permettre de retrouver une dynamique épuisée par l'académisme et le repli sur l'Europe. L'égalité des œuvres est un pas vers l'égalité des hommes. Et le mépris des œuvres un pas vers celui de l'humanité qui leur a donné naissance. C'est si vrai que les nazis, avant d'exterminer les juifs et les tziganes d'Europe, se sont livrés à un exercice pratique et symbolique exposant pour les mettre au pilori ce qu'ils appelaient l'art «dégénéré» qu'ils opposaient à l'art «allemand»,avant de l'éliminer des musées et des collections du Reich par la vente et par la destruction pure et simple. L'impureté est le pire reproche des racistes. Heureusement, c'est la vie même de l'art.
On s'est parfois demandé pourquoi il pratiquait simultanément des manières différentes voire opposées, notamment dans les années 1917-1925 avec le sillon ingresque, néoclassique, et le sillon cubiste. Il ne s'agit pas seulement d'une réflexion picturale sur les possibilités de la peinture. En 1907, quand il exécute Les Demoiselles, Picasso pousse la remise en cause de l'académisme et du bon goût à la limite. Dans les années suivantes, avec les expériences cubistes, du facettage au collage et aux assemblages, il passe les instruments de la peinture à la concasseuse. Avec ce qui pourrait donner quelque chose comme du Raphaël, il fait ce qu'il ne faut pas faire, c'est-à-dire de l'anti-Raphaël. Mais c'est encore une exploration des possibilités de la peinture. C'est aussi un péril, un risque de dériver vers l'absurde, vers la négation du regard, vers la folie que décrit Balzac dans Le Chef-d'oeuvre inconnu, un thème repris plusieurs fois par Picasso pour qui l'abstraction est la tentation diabolique de la peinture, l'exercice des moyens sans finalité.


